Regrets Eternels!


Meftahi Saida, Cherchell

Tout passera et nous trépasserons. Ni nostalgie, ni amertume, ni regret, de la haine encore moins. Juste une insondable déception devant l’absurdité de cette vie, la nôtre je voulais dire. Au crépuscule de celle-ci je constate, aujourd’hui, que jeunes nous avions déjà choisi le camp de la lâcheté et des renoncements alors que nous croyions disposer d’autant de temps que d’étoiles sahariennes pour vivre ce Don souverain qu’est l’Amour !

Mais de tout cela tu ne sauras rien car l’oubli et l’absence obstinés constituent ton essence !

Tu étais jeune et pressée. Tu voulais en découdre et en finir avec la tyrannie du temps qui passe. Tu voulais partir et fuir ce que tu ignorais absolument pour rattraper un hypothétique bonheur en attente, une terre promise, une promesse d’Amour que, Toi et Moi, avions si longtemps attendue depuis la genèse de ce monde. Tu feignais de ne rien comprendre à cette passion qui naissait en toi. Tu ne voyais sans doute pas ce pays, celui de tes ancêtres, là juste sous tes yeux, qui aussi tragique qu’il soit te tendait déjà les bras en signe de bonté et de reconnaissance ! Toi l’autre pays perdu que j’ai aimé éperdument. Démentiellement !

Tu étais trop pressée. Pressée d’enjamber le marais hideux que représentait cette Algérie du désespoir des années 90, du « Père » qui ne pouvait rien comprendre, de la Mère qui aurait tout compris et de cet Amour aussi « Tragique » que « Féérique » né juste au tournant  et dont j’étais en quelque sorte la synthèse illisible et intangible. 

Mais de tout cela tu ne sauras rien car l’oubli et l’absence obstinés constituent ton essence !

Adultes, homme ou femme que nous sommes désormais devenus, nous avons fondé des familles, fait des enfants, pris des boulots, couru derrière des idéaux et recherché un certain bien être que nous n‘avons jamais pu atteindre. Nous voulions sauver le Monde et le Tiers-monde, la Justice et l’Humanisme en sus ! Quid de l’essentiel pour ce à quoi nous avions été prédestinés. Nous avons tout oublié et nous nous sommes, encore une fois, déchirés. Le sauras tu un jour ? Nous nous sommes déjà rencontrés ailleurs sous d’autres cieux dans d’autres époques, d’autres vies. Rappelle-toi, nous avons habité les étoiles que « Loundja » regardait quand elle était dans les limbes de l’enfance portée au firmament par « Baba Sidi ». Nous nous sommes croisés à la Rue du Soudan à Alger, étreints sous les palmiers de l’oasis de Béhima à El Oued, bu l’eau bénite à Cherchell, fait la prose à El Harrach, arpenté la grande place d’El Ketani à Bab El Oued en 2011, quand nous avions les âges multiples de nos espérances et nos désenchantements.

Mais de tout cela tu ne sauras rien car l’oubli et l’absence obstinés constituent ton essence !

Des dizaines d’années après, en ce nouvel an 2024, tout me ramène à toi. Je te revois, encore, sur les routes pavées de Bab El Oued en cet an de grâce de l’An 2011 quand de ton exile tu es revenues me porter le baiser de la « Mort ». Je te revoie, encore, sur les escarpements du Chenoua et de la Kabylie, imprimée sur la tristesse du « Tombeau de la chrétienne », incrustée dans les allées romantiques de l’INA, notre bercail, sur la porte de l’antique Cherchell. Je te ressuscite, encore, à l’ombre des mélancoliques automnes de la Mitidja, des printemps naissants de notre candide jeunesse, des étés enflammés de Larhat, de l’Afrique des ancêtres, des vieux quartiers de l’enfance et de toutes les promesses d’un Amour tant attendu mais dont je suis aujourd’hui quasiment convaincu qu’il ne viendra jamais !

Mais de tout cela tu ne sauras rien car l’oubli et l’absence obstinés constituent ton essence !

Tout passera et nous trépasserons. Nous serons poussières et je serai encore là. Je serai cet ancestral et austère olivier qui, du terreau de ma propre sépulture sur les collines du Chenoua, s’élancera dans le ciel pour porter, généreusement, nos fruits en mémoire et en témoignage à nos tristes existences terrestres. Du moins j’aurai vaincu notre lâcheté, à deux, en te portant ainsi vers l’Eternité.

Mais de tout cela tu ne sauras rien car l’oubli et l’absence obstinés constituent ton essence !


Alger, Premier Janvier 2024