Temps croisés
C’était la fin du Ramadan en 1877, le 28e jour pour être exact. Nous traversions un lit d’oued asséché peuplé de lauriers roses pour rejoindre notre dune, la plus grande dissimulée des regards de l’oasis de Saida, une belle et austère oasis de Kenadessa à Béchar. C’était à la fois notre rituel et notre havre de paix que nous rejoignions à chaque coucher de soleil pour y discuter, rompre ensemble le jeûne et contempler la beauté légendaire des couchers de soleil dans ces contrées.
« Chems El Achiya »
Du sommet de cette dune majestueuse, nous dominions notre village, l’oasis de Saida, situé en contrebas, noyé dans une forêt de palmiers, en dessous de laquelle palpitait la vie des sédentaires sahariens que nous étions devenus. En attendant l’appel du Muezzin qui allait donner le signal de la rupture du jeûne, nous nous allongions, toi et moi, à même le fin sable de l’erg occidental pour contempler la beauté des cieux et des dieux : l’immensité du ciel bleu azur tacheté de quelques étoiles naissantes, le frémissement de la brise sur le sable, le bruissement du tamarix et l’apaisante quiétude de ces lieux saharienne.
Le jour tirait vers sa fin et le Sahara entamait sa majestueuse mue nocturne avec ce kaléidoscope de couleurs de feux et de magie teintées de myriades d’étoiles scintillantes aux derniers rayons solaires crépusculaires. Le soleil allait s’éclipser alors que tu commençais à déballer le petit baluchon de provisions que nous avions ramené de notre village pour la rupture d’un jeûne harassant de près de dix-huit heures ! Notre repas, notre « F’tour » pour ainsi dire, était simple comme notre vie : de la galette, quelques dattes rabougries, du lait caillé de chèvre et bien évidemment l’inévitable thé à la menthe.
Soudain, au loin, l’apaisante voix du Muezzin de la mosquée du Ksar retentissait, annonçant la rupture du jeûne. « Dieu est Grand », disait la voix dans un arabe bien de chez nous. Nous mangeâmes alors ce maigre repas que la providence avait mis à notre disposition.
Nous vivions de rien et étions les amis les plus heureux de l’univers. Nous nous aimions et cela suffisait à parer nos vies de ces joies incommensurables dont on ne comprendra jamais assez ni l’origine ni le mystère.
Nomades, nous l’étions !
Moi, j’étais ce nomade récemment sédentarisé dans le Ksar de Saida après une carrière militaire de Spahi dans l’armée française. J’étais algérien de cette Algérie colonisée par le feu et par le fer. Je m’appelais Slimane mais pour toi j’étais Ali, le poète nomade au regard tragique.
Toi, la slave, venue du fin fond de la Russie tsarine, tu t’appelais Mahmoud, un prénom masculin dissimulant ta véritable identité de femme… Isabelle, c’était ton prénom sur tes papiers d’état civil, mais pour moi tu étais « Loundja », celle qui hantait le rêve de l’enfance et la personne que j’ai toujours aimée depuis la genèse du monde avant que tu ne viennes en ce monde de souffrance.
Nous dévorâmes les quelques provisions amenées du village et nous nous allongeâmes à même le sable nu de la dune, avec comme seul couvert la voûte céleste de Kenadsa. Notre repas, pour ainsi dire, une pitance juste pour tenir le coup après 18 heures de jeûne éreintant, passé à errer à travers les oasis de la Saoura à la rencontre des hommes et de la vie. Nous aimions cette vie de nomades et nous nous aimions aussi. Le reste importait peu.
Au final, compte tenu du degré de sous-alimentation chronique, nous étions de très modeste condition physique. C’était notamment le cas de Loundja dont la légèreté était telle que, lors de nos pérégrinations, j’arrivais à la porter dans mes bras pour lui épargner des fatigues inutiles. Souvent, quand les moyens le permettaient, elle était à dos de dromadaire.
Aussi longtemps que je remontais dans le temps, Loundja avait toujours été ainsi. Une frêle silhouette abritant une âme d’ange slave crucifié. Notre rencontre est le fait d’un hasard heureux et je ne puis que remercier la providence de l’avoir mise sur mon chemin.
Alger, l’autre temps, l’autre Vie !
Ce fut en ce jour du douze mars de l’an de grâce 1922 à Alger, un dimanche, place des Martyrs. Je venais juste de toucher ma solde de spahi, affecté à un casernement militaire du côté de Bab Djeddid dans la haute casbah. Je déambulais en cette fin de journée du côté de l’avenue Bab El Oued qui longeait la fameuse « Djenina ». De loin, mon regard s’arrêtait sur la silhouette longiligne d’un homme élégamment habillé en costume traditionnel arabe, mais dont les traits et l’élégance du geste trahissaient l’identité réelle de la personne en question.
Le voyant s’attabler à un café maure, je pressai le pas pour le rejoindre et m’asseoir à sa table.
« Esselam Oualikoum » dis-je.
« Oualikoum Essalem » répondit le bel arabe avec cet accent qui serait à jamais gravé dans ma mémoire. Un accent slave mélangé aux intonations de langues française et allemande, le tout sur un fond nasillard.
« Je m’appelle Ali, puis-je m’attabler près de vous ? »
« Oui, faites, Monsieur », répondit le bel homme au regard bleu d’acier propre aux peuples nordiques.
Je profitai de ma richesse du moment, je venais juste de toucher ma maigre solde de militaire, pour commander deux cafés et un beignet. Ce serait mon seul repas de la journée, celui d’un militaire désargenté. Le bel homme me remercia et commença à siroter son café. Il parlait très peu. Il semblait plonger dans un autre monde, avec ce regard si froid, perdu dans des pensées diaphanes.
J’en profitai pour contempler et scruter ce beau visage. Il avait au grand maximum une trentaine d’années, à peine plus âgé de quelques années que moi. Les traits du visage étaient d’une extrême finesse. Il avait la présence rassurante et le regard apaisant qu’il baissait à chaque fois que je le regardais, comme s’il s’excusait d’être là.
Ses mains, dont la finesse n’avait pas échappé à mon regard d’observateur nomade averti, plongèrent subitement dans les poches de son « seroual » pour en retirer une boîte de tabac et commencer à rouler une cigarette qu’il m’offrit tout en s’attelant à en rouler une seconde qu’il alluma à la bougie de la table à laquelle nous étions attablés. Pour moi, c’était une aubaine de profiter de ce court instant d’échange pour fumer un tabac raffiné de grande qualité que mes maigres ressources ne me permettaient pas. C’était un tabac étranger, certainement acquis ailleurs, sur les marchés marocains, espagnols ou italiens.
« C’est un tabac spécial que vous fumez là, Monsieur. Je ne connais pas d’aussi bonne qualité ici sur la place d’Alger », dis-je en envoyant un nuage de fumée dans le décor.
« Non, non ! C’est un tabac que j’ai acheté à Montpellier avant d’embarquer sur ce bateau qui allait m’amener ici à Alger. »
Je restai troublé devant de telles affirmations, moi qui le prenais pour un « Naili » venu des steppes algériennes !
Devant mon trouble, il reprit la parole : « Oui, Monsieur, je suis musulman et arabe. Enfin, amazigh pour être plus précis. Je suis journaliste-écrivain. Je viens de loin, très loin. »
« C’est-à-dire ? » dis-je.
« Je viens de Suisse et suis originaire de Saint-Pétersbourg, une ville russe. »
Mon trouble ne faisait que s’exacerber. Un Russe musulman habillé en arabe parlant mieux que moi le français et l’arabe et journaliste de surcroît !
J’ai eu la peur de ma vie, craignant d’être tombé sur un agent double de renseignement qui allait me créer des tracas certains pour le petit militaire retraité que j’étais.
« Non, Monsieur, je suis algérien. Aussi algérien que toi qui aime ce pays qu’est l’Algérie. »
Cela me rassurait quelque peu.
« Mais que viens-tu faire dans ce pays en guerre déserté par les dieux et ses anges ? »
« Je suis journaliste, reporter de guerre pour être plus précis, je fais des reportages de terrain pour le compte d’un journal d’Alger. Permets-moi aussi de te le dire. Dieu et ses anges habitent bel et bien Alger et sa casbah. J’en sais quelque chose, moi qui viens de l’enfer des pays occidentaux rongés par l’insignifiance et le côté franchement matérialiste de la vie. »
À son sourire légèrement esquissé du coin des lèvres et aux traits expressifs sculptés sur son visage, j’ai su que celui que j’avais en face de moi n’était pas un homme mais une femme.
« Tu t’appelles Mohamed, n’est-ce pas ? »
Avec un sourire aussi envoûtant que les larmes de l’enfance, l’homme répondit : « Non, je m’appelle Mahmoud, mais mon vrai prénom, c’est Isabelle ! »
J’en étais sûr. Une femme !
« Tu disais que tu t’appelais Ali, n’est-ce pas ? » dit la jeune femme.
« Oui », répondis-je avec une certaine gêne dissimulée.
« Je te connais. On s’est déjà rencontrés quelque part ? Ton visage me parle ! »
« Euh ! Oui, enfin non, je ne sais point », répétais-je comme désarçonné par la réplique fulgurante d’Isabelle.
Son regard, le reflet d’une âme blessée, me parlait aussi mais je ne sais dans quelle langue de ce bas monde ! Elle était certes agréable avec ce regard bleu acier velouté sur un fond nuageux de tristesse. Mais l’attirance était ailleurs. Elle était dans la résonance de cette âme paisible qui parlait si bien à la mienne. Son regard me rappelait un monde ancien à jamais perdu. Son regard de jeune femme reflétait une très vieille âme.
« Oui, votre visage, votre âme je voulais dire, me disent et me racontent une histoire dont je n’arrive point à cerner les contours », dis-je.
Isabelle me fixa intensément, comme si elle cherchait à percer le mystère de mon âme. Après un long moment de silence, elle murmura :
« Peut-être que nos âmes se sont déjà croisées dans une autre vie. Peut-être que nous avons toujours été destinés à nous rencontrer ici, dans ce monde, pour continuer une histoire commencée ailleurs. »
Je sentais une connexion profonde entre nous, une compréhension silencieuse qui transcendait les mots et les apparences. Le reste de la soirée passa dans un flou enchanté, entre échanges de mots et de regards, jusqu’à ce que la nuit nous enveloppe de son manteau étoilé.
Ce fut une rencontre parmi tant d'autres parde déchirements sans cesse recommencés, qui allaient marquer Eternellement nos multiples vies !


