Ce Monde: Entre Beauté et Douleur!
« Pauvre femme ! Elle comprenait toutes les libertés des autres et ne demandait qu’un peu de respect pour la sienne ». Ainsi parlait Berrucand d’Isabelle Eberhardht Alias Si Mahmoud.
« Elle ne fit jamais de mal à personne mais on lui en avait fait beaucoup/….
« Son désintéressement fut toujours absolu… Et qu’on ne la suppose pas une névrosée ou une déséquilibrée de l’espèce morbide ! La vie lui fut impitoyable, et elle vivait avec le moment, avec l’heure qui fuit, sans un regret du passé, sans le souci de l’avenir ; l’âme des steppes qui survivait en elle lui répétait les chevauchées, les combats, les aventures des aïeux ; elle avait conservé leur bel optimisme, leur confiance en la fatalité, leur bonne humeur. Je la vis sans pain, sans ressources, ruinée par des gens vils et lâches, et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bonté. Elle était femme avant tout.
Elle adorait son mari Si Ehnni… Je lui demandais ce qu’elle ferait si elle avait un enfant : « Il serait mon bonheur… Je renoncerais à mes voyages ; les femmes russes sont toujours de bonnes mères de famille, mais… je ne voudrais pas être mère. »
Son œuvre est éparpillée dans des revues et des journaux… Elle s’y révéla inégalable par sa vaste compréhension des êtres de la brousse, avec lesquels il faut être d’âme pour pouvoir les restituer dans leur sauvage énergie.
Il faut aimer les espaces sans limites où rampent les dunes et meurent les roches, car seul un amant peut jouir des savantes délicatesses de leurs ombres, des nuances fugitives de leur robe lumineuse ; c’est le règne du violet sous la gloire des horizons où, le soir, lentement, la pourpre de l’Orient se meut en lilas toujours plus clair ; cette mer mouvante est trouée de rayons vert-de-gris et éclaboussée par des avalanches de poussières écarlates. Le soleil disparaît soudain derrière le mamelonnement voluptueux des sables ; une éruption de bolides enflammés incendie l’horizon et zèbre le ciel de traits fulgurants. Déjà s’inaugure la tiédeur lunaire. Des torrents, rouge-brun ruissellent le long des dunes les plus hautes. Une boucherie s’établit dans chaque ride des sables, comme si le désert sacrifiait à la mort du moloch la vie qu’il engendra pendant le jour.
Au loin, sur le haut lieu où repose le marabout, Dieu protecteur de la contrée, retentit l’appel sonore des annonciateurs de la prière. Alors la conscience du contemplateur tend à se confondre avec les choses ; elle s’épand dans l’agonie de la lumière ; elle discerne obscurément que sa misère et sa douleur forment une parcelle infime de la beauté du monde. Comme il sait que le Ré- tributeur l’a voulu, il se redresse et va, heureux du mal de vivre, contempler, sous les palmiers du café maure, les danses sacrées des naïliyate ».
« Elle ne fit jamais de mal à personne mais on lui en avait fait beaucoup/….
« Son désintéressement fut toujours absolu… Et qu’on ne la suppose pas une névrosée ou une déséquilibrée de l’espèce morbide ! La vie lui fut impitoyable, et elle vivait avec le moment, avec l’heure qui fuit, sans un regret du passé, sans le souci de l’avenir ; l’âme des steppes qui survivait en elle lui répétait les chevauchées, les combats, les aventures des aïeux ; elle avait conservé leur bel optimisme, leur confiance en la fatalité, leur bonne humeur. Je la vis sans pain, sans ressources, ruinée par des gens vils et lâches, et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bonté. Elle était femme avant tout.
Elle adorait son mari Si Ehnni… Je lui demandais ce qu’elle ferait si elle avait un enfant : « Il serait mon bonheur… Je renoncerais à mes voyages ; les femmes russes sont toujours de bonnes mères de famille, mais… je ne voudrais pas être mère. »
Son œuvre est éparpillée dans des revues et des journaux… Elle s’y révéla inégalable par sa vaste compréhension des êtres de la brousse, avec lesquels il faut être d’âme pour pouvoir les restituer dans leur sauvage énergie.
Il faut aimer les espaces sans limites où rampent les dunes et meurent les roches, car seul un amant peut jouir des savantes délicatesses de leurs ombres, des nuances fugitives de leur robe lumineuse ; c’est le règne du violet sous la gloire des horizons où, le soir, lentement, la pourpre de l’Orient se meut en lilas toujours plus clair ; cette mer mouvante est trouée de rayons vert-de-gris et éclaboussée par des avalanches de poussières écarlates. Le soleil disparaît soudain derrière le mamelonnement voluptueux des sables ; une éruption de bolides enflammés incendie l’horizon et zèbre le ciel de traits fulgurants. Déjà s’inaugure la tiédeur lunaire. Des torrents, rouge-brun ruissellent le long des dunes les plus hautes. Une boucherie s’établit dans chaque ride des sables, comme si le désert sacrifiait à la mort du moloch la vie qu’il engendra pendant le jour.
Au loin, sur le haut lieu où repose le marabout, Dieu protecteur de la contrée, retentit l’appel sonore des annonciateurs de la prière. Alors la conscience du contemplateur tend à se confondre avec les choses ; elle s’épand dans l’agonie de la lumière ; elle discerne obscurément que sa misère et sa douleur forment une parcelle infime de la beauté du monde. Comme il sait que le Ré- tributeur l’a voulu, il se redresse et va, heureux du mal de vivre, contempler, sous les palmiers du café maure, les danses sacrées des naïliyate ».
In Akhbar du 13 novembre 1904.
