Lettre aux Absents!
Mais que vais-je faire
de cette lettre ? Sans doute la posterais-je tout à l’heure, à l’heure des
petits matins fanés ? Pour qui ? Pour quelle destination ? Pour porter quel
message ? J’avoue ne pas avoir de réponses satisfaisantes à ces questions qui
taraudent mon esprit.
Voilà que je me
retrouve ici, encore une fois, face à cet écran noir pour te dire l’ineffable
que je savais depuis longtemps mais que je n’ai jamais osé te dire. Je le sais
maintenant. Tu avais dissimulé tous ces sentiments qui commençaient à germer
subrepticement en ton sein. Tu ne savais pas quoi faire de ce don céleste
qu’était l’amour généreusement servi au seuil de la porte de ta vie quand tu
étais encore dans les limbes de la jeunesse ! Tu avais préféré l’enterrer
soigneusement, le cacher des regards, et même à toi-même.
Tu t’es convaincue que
le silence était la voie la plus évidente, le choix le plus sûr, le chemin le
plus simple qui ne t’obligerait à aucun compromis ni remise en cause des
perspectives. « Ce n’est pas ma voie », « je devrais terminer
mes études et m’en aller si loin de ce pays, loin de ce père austère qui
n’avait rien compris et de cette maman qui n’aimait pas plus ce pays de
« Pierres ». « Ce n’était pas ma vie », te disais-tu à
répétition comme une litanie comme pour conjurer le sort.
Certes, comme tu le disais si bien, tu étais jeune et tu ne savais pas le vrai sens de ces choses-là qui ne se présentent à soi, hélas, qu’une seule fois dans la vie. Mais sache que les sentiments que l'on enterre ne disparaissent pas pour autant. Ils ne s'évanouissent pas dans les silences cathédraux ou dans le néant simplement parce qu'on les a ignorés. Ils restent tapis dans l'ombre, s'alourdissant chaque jour qui passe, chaque semaine qui s'écoule sans qu'on les exprime. Ils attendent avec la patience qui ne connaît ni la peur ni l’ennui.
Le jour où le passé reviendra
Mais un jour, tu
verras, sans avertissement, tout ce poids enfoui remontera à la surface sans y
être invité. Il sera impossible à contenir après cela. Il ne viendra pas d'un
lieu habité par le courage, ni d'une paix intérieure, ni d'une confiance
tranquille. Il viendra de tes peurs. Il viendra de ta prise de conscience que
trop de temps a peut-être était perdu. Quelque chose changera en toi, que tu ne
pourras ni expliquer ni ignorer. Tu verras, peut-être, des choses qui te
rappelleront vivement les moments éphémères partagés ensemble dans
l’insouciance d’Alger, ou une version de toi-même que tu as presque oublié.
Peut-être la vie est-elle enfin devenue assez calme autour de toi pour que la
vérité devienne plus rayonnante que toutes les distractions utilisées autrefois
pour la faire taire !
Dans ce passé, pas si lointain que cela, tu vivais à l'intérieur d'un destin façonné par tes silences à l’abri de la vie, loin de la « Tumulte » d’Alger et de Cherchell et si près des « Romances » de Paris. Mais une seule pensée t’effleurera, progressivement, avec un poids dont tu ne pourras pas t’en débarrasser. Tu réaliseras que, ces décennies passant, j’ai passé mon chemin non pas par mépris ou rejet mais pour suivre notre légende dont le script a été écrit dans les étoiles par le stylet de l’âme du Monde. Cette pensée viendra dans les nuits habitées par les silences d’une maison devenue soudainement très calme, en compagnie de personnes dont la présence semblait vide plutôt que réconfortante. Quand les bruits de la vie quotidienne s’estomperont, quand le silence commencera à poser des questions lancinantes que l’on ne pourra jamais reporter !
A ce moment, un sentiment montera en toi. Il ne sera pas cet amour candide et désintéressé, mort le jour de sa naissance ; mais une peur profonde et consciente : la peur de perdre « cet essentiel » qui ne se présente à soi qu’une seule fois dans la vie. Si tu pouvais te parler maintenant, sans que la fierté ne t’aveugle ni n’entrave ton chemin, sans ces excuses silencieuses qui construisent des murs épais entre ce que les gens sont vraiment et ce qu'ils ressentent réellement, tu diras quelque chose de plus clair plus conforme avec la volonté du ciel.
Tu pensais, tout comme moi, que tu avais tout le temps pour « réfléchir » et « penser » cet « impensable » qui venait obstruer précocement cette porte qui s’ouvrait sur ta vie. Tu es partie tout simplement, vers cet ailleurs que je ne connaissais guère, pour mieux réfléchir et mieux revenir. Mais je ne t’en ai jamais voulu. Tu as reporté ce qui apparaissait à tes yeux comme une idylle à plus tard, après les études, après le travail, après le développement de ces hypothétiques projets qui ne tenaient presque à rien, comme les miens d’ailleurs. Tu as supposé que ma patience serait permanente, quelle que soit la durée de tes silences, quels que soient les saisons qui passeraient sans que tu ne prononces un mot. Tu n’as pas compris, du moins pas pleinement, que le silence porte, avec les années et les mois, le pouvoir de blesser progressivement. Ce n'est que maintenant que tu commences à réaliser que le choix de ne rien faire était en soi un choix, et que ce choix avait un coût ! Un coût qui a silencieusement érodé cette proximité et cette spontanéité et entre nous deux.
Bab El Oued, le témoin de notre temps
Certes, tu m’as envoyé
cet opuscule que je garde jalousement au fond de mon âme, depuis 1994, comme
pour conjurer le sort d’une absence qui n’a que trop duré, comme une preuve
irréfutable de notre existence. « Poésie d’un jour, poésie pour toujours »,
ainsi s’intitulait ce recueil, de près de quarante pages, que tu m’as envoyé
par le biais d’une pharmacienne de Beb El Oued. Ce quartier, « La porte de la
rivière » resteras à mes yeux un cité-vigile voire le témoin de nos
quelques et brèves rencontres dans cette vie éphémère. Bab El Oued restera,
pour moi, le centre d’un Monde retrouvé que nous avons eu à arpenter,
rappelle-toi, en 2011.
Mais voilà, tu portes
maintenant, le fardeau de la culpabilité pour ne pas avoir été là quand ta
présence était exactement ce dont le moment avait le plus besoin. Tu portes la
culpabilité d'être restée silencieuse quand les mots sincères étaient la seule
chose qui aurait pu faire une réelle différence face à la Mort et à
l’incertitude de ces jours sombres d’Alger des années 90. Je retiendrai que
l’on s’est croisée par hasard comme deux fantômes échappés de l’enfer des
Hommes, en ce mois de décembre 1993, le jour de l’enterrement de Monsieur Sebti
Youcef, notre Enseignant préféré de sociologie et grand, puis néanmoins
sulfureux, poète.
Tu portes la
culpabilité de n'avoir jamais trouvé le courage d'être vulnérable quand cette
vulnérabilité « Souveraine » était la seule chose qui comptait à ce
moment-là. Avant, la distance te semblait plus sûre, le silence plus facile à
gérer qu'une conversation honnête. L'évitement te semblait être une forme de
« contrôle de soi » auquel tu pouvais t'accrocher. Mais éviter la
douleur ne protège personne d'elle en réalité. Cela ne fait que reporter les
blessures et permet à celles-ci d'accumuler encore plus de poids, plus de
pouvoir, plus de conséquences pour plus tard.
Tu ne luttais pas contre tes sentiments parce que tu ne les ressentais que peu. Pour toi s'ouvrir sincèrement aurait signifié d’accepter un risque bien réel. Celui d’aimer et courir le risque d’être blessé ou bouleversé. Cela aurait signifié la possibilité d'être rejetée, ou de perdre complètement l'équilibre, ou de faire face à des parties de toi-même- que tu n’étais pas encore prête à regarder directement. C'est exactement le seuil sur lequel tu te tiens maintenant, avec ou sans les mots pour l'exprimer. Au lieu de suivre la folle raison du cœur, tu as choisi la raison cartésienne et tu as laissé la peur prendre possession des lieux et de prendre chaque décision importante. Tu as permis à la fierté de parler beaucoup plus fort que tes sentiments authentiques n'auraient jamais pu le faire, et tu as permis au silence d'être la voix la plus forte de toutes. Et maintenant, les choix faits dans ces moments silencieux ont grandi pour devenir des conséquences que tu ne peux désormais ni ignorer ni justifier.
Le silence comme ultime langue
Pis. Sous ces
décombres, Il y a ce qui pèse encore plus lourdement sur ton âme et ton esprit.
La façon dont je te répondrai maintenant te semblera différente, plus sereine,
moins accessible de la manière habituelle. Même mes silences ont pris une
nouvelle intonation maintenant, qui te déconcerte d'une manière radicale. Je
cultive encore tous ces sentiments pour toi, quelque part, silencieusement,
mais je ne cours plus après tes réponses. Je ne me répète plus dans l'espoir
que quelque chose change enfin. Je ne me tiens plus dans cet endroit flou où
rien ne semblait clair et où tout me blessait profondément. Je passe mon chemin
mais, rassure-toi, je ne vais nulle part ailleurs, je continue à faire vivre
notre légende !
La raison pour laquelle
cela te déconcerte si profondément, c'est que tu t’es appuyée sur ma patience
bien plus longtemps qu’une âme pouvait supporter. Tu t’es appuyée sur mon
« Don de soi » tout en gardant ton cœur soigneusement protégé et fermé
aux regards. Tu n’as jamais vraiment pensé que tu arriverais à un point où tu
choisirais silencieusement toi-même ! Désormais tu en es à ce point et tu
pourras sentir la différence maintenant, même de loin. Ce silence en moi te
parlera plus fort que n'importe quel argument, n'importe quelle confrontation,
n'importe quel charivari.
A présent, ce que tu
crains de perdre, ce n'est pas seulement la personne que j’étais ; mais de
perdre ce « regard porté sur toi », ce sentiment exceptionnel d'être
vue pour ce que tu es vraiment, sans que cela ne soit associé à des jugements quelconques.
Tu crains de perdre la sécurité émotionnelle dont tu n’as jamais pleinement
reconnu que tu en dépendais autant. Tu crains de perdre cet espace rare où tu
pouvais être comprise sans être poussée à dépasser tes limites propres. Ce
n'est que maintenant que tu commences à réaliser que tous les liens ne peuvent
être restaurés une fois brisés, et que toutes les connexions ne peuvent pas
être remplacées par la « stratégie de l’oubli ». Ton retour furtif en
ce mois d’octobre 2011 participait de cette démarche rationnelle qui consistait
à t’assurer que j’étais encore là, au même lieu, toujours le même, que je n’ai
jamais changé et que je ne changerai jamais ! Que c’est réconfortant de
ressentir la disponibilité inconditionnelle des gens qui nous aiment e manière
désintéressée !
Peu importe le temps qui passe, cette compréhension des faits te suivra partout maintenant. Elle refait surface dans les moments calmes, quand il ne restera plus rien pour te distraire avec ces gadgets de ce monde prétendument moderne. Elle émergera quand tu essayeras d'avancer et que tu seras incapable de trouver un terrain solide sous tes pieds. Tu reviendras chaque fois que tu oseras la comparaison avec une nouvelle « personne » et que tu en ressentes immédiatement la différence, d'une manière radicale que tu ne pourras ni justifier ni ignorer. Tu auras beau « meubler » ta vie avec ces choses qui lui donneraient une certaine consistance, tu feras des enfants, tu feras semblant d’aimer, tu feras des diplômes, tu tenteras de « Mettre en place des choses dans ta vie », pour rattraper, il est vrai, le temps perdu ! Mais cela ne sera ni ta Vie ni ta légende ! Je l’ai appris à mes dépends bien avant toi !
C'est pourquoi le
sentiment d'urgence qui continue de croitre en toi te fera prendre conscience
que le temps n'est plus quelque chose dont tu disposes à volonté. Tu sentiras
qu’une porte commence à se fermer lentement, sans drame bruyant, sans colère,
sans annonce dramatique et définitive. C'est simplement le passage silencieux
et inévitable du temps, qui rend plus clair chaque jour que la chance de
combler la distance entre nous deux tend à s’estomper. Tu regardes cette
distance maintenant, tu la regardes vraiment pour la première fois, et tu la
vois exactement pour ce qu'elle est, comme elle est : une distance entièrement
construite à partir de tes propres choix, de tes propres peurs, et de ton
hésitation à être honnête avec la vie quand l'honnêteté comptait le plus.
Maintenant que tu l’as vue si clairement, tu en es terrifiée. Terrifiée à
l'idée que le pont que tu considérais autrefois comme acquis et éternel s'est
silencieusement érodé, exactement comme l'eau sculpte la pierre sans que
personne ne le remarque jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Tu te demandes si tu
trouveras les bons mots pour traverser ce qui reste de ce pont.
C'est ce poids que tu portes maintenant. Tu réaliseras que mon « pardon », bien réel, n’a jamais été une ressource inépuisable, et cette prise de conscience te changera de l'intérieur, lentement et irrémédiablement. Tu apprendras ce que signifie manquer à quelqu'un qui a toujours été là, et tu l’apprendras de la manière la plus cruelle qui soit. Et maintenant, ce silence lui-même est la chose qui te fera comprendre exactement à quel point tu avais eu besoin de parler. Si tu trouves le courage de dire quelque chose, cela ne portera pas la même fierté ni la même hésitation qui ont façonné ton comportement dans le passé plus au moins lointain. Tu es enfin parvenue à la fin de ce théâtre des ombres sciemment et savamment construit pour te protéger, et ce qui reste n'est que la vérité dans sa brutale insolence : l'importance que mon âme a eu dans la tienne.
Le retour à Cherchell ?
C'est ce fardeau qui
façonnera tes jours maintenant, un fardeau qui te ramènera constamment vers
Cherchell et Gouraya, ton chez toi, notre chez nous, ce pays perdu, même quand
tu essaieras de te concentrer sur autre chose, même quand tu tenteras la distraction.
L’absence te poursuivra comme une ombre dont tu ne pourras plus t’échapper car
notre rencontre a été dans l’ordre cosmique de ta Vie. Tu as commencé à
comprendre que la véritable connexion est une chose fragile, et qu'une fois
endommagée par la négligence ou la peur, elle demande bien plus qu'une
attention passagère pour être restaurée. Elle demande une honnêteté totale, et
c'est quelque chose que tu es en train d'apprendre, très lentement, à offrir.
Tu ne serais pas alors psychologue pour rien !
C’est exactement là que
se retrouve ton esprit en ce moment. Un lieu de réflexion, un lieu de
« regret », et un lieu où le désir de réparer les choses a finalement
surpassé ton ancien désir de rester caché dans l'ombre. Peut-être n’as-tu pas
encore fait un pas concret. Peut-être es-tu encore assise avec cette pensée
dans le silence, rassemblant le courage de dire ce qui doit être dit. Mais le
changement a déjà eu lieu en toi, et c'est le changement le plus important
depuis très longtemps.
En ce qui me concerne, je poursuivrai mon chemin fidèle à ma légende et à la paix que j’ai eu à cultiver en mon sein pour ne pas mourir ! Tu feras maintenant face aux conséquences de tes propres actions, et tu y feras face avec la clarté que tu n’as jamais eu auparavant. Tu me vois enfin clairement, et en me voyant clairement, tu as commencé à te voir toi-même aussi. Nous sommes les miroirs de l’un pour l’autre. Depuis la nuit des temps !!
Désormais, tout
changera de manière silencieuse et progressive. Tu voudrais trouver un moyen de
t'expliquer pleinement sans te cacher derrière de vieilles habitudes ou des
demi-vérités prudentes. Tu voudras offrir des excuses qui ont un véritable
poids, des excuses qui ne semblent ni défensives, ni creuses, ni réservées.
Mais la peur continue d'interrompre chacune de tes tentatives avant même
qu'elle ne prenne pleinement forme.
La peur te demandera
s'il n'est pas déjà trop tard pour que tout cela ait une importance. La peur te
susurrera peut-être que « je ne tiendrais plus à toi de la même manière
qu'avant », et que cette version de moi-même qui attendait patiemment ton
retour au « pays perdu » aurait peut-être tout simplement disparu
maintenant. Je crois reconnaitre cette phrase dans un de tes courriels de 2011
quand, de retour au pays, tu venais me porter le « baiser de Juda ».
Mais, au fonds de toi-même, tu le sais, rien n’a changé même avec le poids de l’âge. Ta peur te dira que tu pourrais faire face à un rejet qui te blesserait plus profondément que tout ce que tu n’as jamais ressenti. Alors tu hésiteras, tu retiendras tes mots soigneusement, tu composeras des messages entiers que, comme pour moi, tu n’enverras jamais. Pendant que tu persisteras à reporter, la pression accumulée en toi continue d'augmenter sans trouver d'issue. Ce ne sont pas des promesses que tout entre nous aura une fin heureuse. Ce n'est pas une histoire réconfortante, ni une garantie de quoi que ce soit. C'est quelque chose qui ressemble davantage à une confession sincère, offerte à travers les distances et à travers le temps, imparfaite et incomplète, mais réelle. Tu ne prétendras pas avoir soudainement trouvé toutes les réponses qui te manquaient avant. Ce que tu reconnais enfin, ne serait-ce que dans tes propres pensées tardives dans la nuit, c'est que me traiter comme si je serais toujours là à attendre était une erreur voire un blasphème monumental de ta part. Tu ne sauras la valeur de l’être Humain que j’étais que lorsque tu sentiras le vide qui s'est ouvert dans l'espace même que j’occupais. Quand la vérité arrive aussi tard, elle porte avec elle un poids supplémentaire, car elle arrive accompagnée d'un sentiment accablant de perte de contrôle sur quelque chose qui comptait profondément, quelque chose qui ne peut pas être simplement rappelé d'un mot.
Ce que les souvenirs savent
Mais ce que cela
signifie pour moi est bien plus important que ce que cela signifie pour toi en
ce moment. J’ai compté pour toi bien plus que tu n’aies trouvé le courage de
l'exprimer ouvertement, et mon absence dans ta vie maintenant résonne plus fort
que ma présence quand j’étais à tes côtés de tout mon être. Ce qui existait
entre nous était authentique et réel, même s'il a été très mal traité à
l'époque par quelqu'un qui ne savait pas encore comment garder quelque chose
d'aussi réel.
J’aurai aimé que les choses soient plus simples et plus limpides. Mais les desseins de Dieu sont complexes voire impénétrables. Je n’ai jamais pu ou su donner un sens à cette relation qui nous a étreint tout le long de ces quarante années d’absences sans cesse recommencées ! Ce n’était ni un Amour de jeunesse, ni une passion dévorante. Mais, voilà, c’est plus que l’évidence, je ne suis jamais parvenu à passer à autre chose même si, aujourd’hui, j’ai l’âge de la raison et du renoncement.
La distance ne sera plus un refuge
Tu es maintenant en
train d’égrener les souvenirs des moments anciens, des moments que tu pensais
autrefois trop petits ou trop éphémères voire insignifiants pour faire une
différence. Tu regardes ces moments à travers la lentille claire de la perte,
plutôt qu'à travers le confort de l'ancienne fierté. Tu te souviens des petites
choses constantes que je faisais avec une telle spontanéité, sans jamais
demander de reconnaissance. Tu te souviens comment je prenais de tes nouvelles
sans avoir besoin d'une raison particulière. Tu te souviens comment je te
lisais avant même qu'un mot ne soit échangé entre nous. Tu te souviens comment,
en dépit des « chagrins dévastateurs », je gardais mon calme même
quand tu te retirais sans explication. Tu te souviens certainement comment
j’allais toujours vers la compréhension et l'acceptation plutôt que vers le
blâme rapide ou la colère, même quand la colère était plus facile et plus justifiable.
Tu te souviens quand, après près de vingt années d’absence, je t’ai encore
ouvert les bras en ce mois de Novembre 2011 alors que tu venais me porter le « baiser
de Judas ». Ces souvenirs pèsent sur toi maintenant parce qu'ils révèlent
quelque chose de vraiment douloureux à vivre : Tu les as rencontrés à une
profondeur que tu n’avais pas encore atteinte toi-même à l'époque de nos vingt
années.
Pendant longtemps, tu as vécu comme si la distance était un refuge sûr, un endroit où rien ne pouvait te blesser parce que rien ne pouvait vraiment t’atteindre. Mais maintenant, cette même distance semble moins une protection et plus une exposition inconfortable, comme un projecteur braqué sur tout ce que tu as choisi de ne pas affronter. Tu sens que je les vois encore, même maintenant, à travers le silence actuel qui s'étend entre nous. Mon silence a changé dans sa qualité et sa profondeur. Là où il semblait autrefois être une pause brève, quelque chose qui pourrait se résoudre avec le temps, il est maintenant une distance permanente et réelle qui s'élargit chaque jour un peu plus. Là où il semblait autrefois être une phase passagère, il semble maintenant être quelque chose qui pourrait durer indéfiniment sans aucune résolution claire à l'horizon. Cette différence exercera sur toi une pression que tu ne pourras plus ignorer ou justifier comme un malentendu.
Constance et Fidélité, cette forme de courage
Je n’attends plus que
tu me rattrapes là où j’ai déjà appris à me tenir debout par moi-même. Cela
éveillera en toi une peur plus profonde, une peur qui dépasse le simple rejet,
le banal regret : Que tu n’occupes peut-être plus la même place importante
dans ma vie qu'avant, et que l'espace que tu occupais autrefois dans mon Ame
s'est silencieusement rempli d'autres choses, ou peut-être a été laissé vide
sciemment et en paix. Tu crains que je sois parvenu à tourner cette page sans
confrontation dramatique, sans discussion vive et définitive, simplement en
choisissant silencieusement d'avancer dans la paix de Dieu. Tu arriveras
également à une autre compréhension importante en ce moment, une compréhension
qui t’a pris très longtemps à atteindre : je ne t’ai jamais demandé d'être
totalement parfaite ou sans défauts. Je t’ai seulement demandé d'être vraiment
présente quand c'était important, dans les moments qui ont du poids, dans les
petits choix quotidiens qui construisent ou érodent lentement la confiance
réelle entre deux personnes.
J’espérais de toi plutôt une constance stable, la chose la plus calme et la plus difficile à offrir, celle qui construit réellement quelque chose qui dure dans le temps. Je ne t’ai jamais demandé de remodeler entièrement ton essence et encore moins ta vie. Je te demandais simplement de vivre à la hauteur de la personne que tu prétendais être quand les choses étaient faciles, et de continuer à vivre ainsi quand les choses devenaient difficiles aussi.
Bâtisseurs de nos propres solitudes
Certes, tu as de tout
le temps tenté de « revenir » en envoyant une lettre par ci, un
message télégraphique par-là, quelques mails aussi, en faisant des passages
« éclairs », comme tu les nommais si bien, en m’envoyant des
pamphlets poétiques que tu as vite fait de renier quelques années plus tard
alors qu’ils étaient ce qu’il y avait de plus authentique et de beau en ton
âme ! Certes, j’ai été lâche. Je n’ai jamais essayé de te faire revenir de
tes exiles parce que je t’aimais tout simplement !!
Tu comprendras
maintenant que ces petites lâchetés et autres grandes négligences ont contribué
à créer quelque chose de plus grand, un mur abyssal construit pierre par pierre
dans le silence jusqu'à ce qu'aucun de nous ne puisse plus voir clairement de
l'autre côté.
Et pourtant, même
maintenant, au crépuscule de ma vie, j’ai encore la faiblesse et la certitude
de croire que l’Enfer ce n’est pas l’autre. Que l’Enfer ne soit pas forcement
de l’autre côté, que nous sommes les atomes d’un d’amour éternel qui reste dans
l’ordre constitutif du Cosmos. Raison pour laquelle il restera éternel !
Raison, aussi, pour laquelle je
t’ai écrit ce message à toi qui habite les Absences !




Aucun commentaire
Vos avis est plus que important