A bientôt, dans une autre Vie

Au fonds de ce café-Restaurant, taillé dans un petit jardin attenant à l‘INA, nous étions là en ce jours dont la date importe si peu. Est-ce le fruit du hasard ? A nous regarder, sans prise de parole aucune, comme si nos présences se suffisaient à elles-mêmes, dans ce brouhaha infernal des amis retrouvés et attablés avec nous. C’était notre monde à nous, habité de silences, de nostalgies et de renoncements sans cesse recommencés.
Vingt et un ans après, te revoilà en face de moi, quelques rides et des tristesses en sus, la crinière légèrement enneigée. Tu me surprenais à contempler les reliefs de ton visage et les sinuosités de tes rides si belles et si pathétiques. Qui a dit que la vieillesse enlaidissait ? Tu as souri subrepticement comme pour t’excuser d’être là, de raviver une tendre affection vielle d’un quart de siècle qui n’en finit pas de renaitre. Qui se refuse de mourir.
Et ta question fusa. « Que faisons-nous ici » ? « Pourquoi sommes-nous revenus sur nos pas pour nous retrouver plus de 20 années après à cet endroit qui nous a vu naitre dans la douleur » ?
Je n’ai jamais osé la réponse tant elle était évidente pour moi.

Pour éclore à l’orée de tes 40 chandelles, il fallait tuer tout ce qui te rattachait à ce pays et ce qui te rappelait à ton passé. J’étais ce trait d’union, ce ressort qui te retenait à cette vie, la nôtre ; j’étais ce paysan qui cultivait, pour ton compte, cette terre laissée en jachère, abandonnée, qui était la nôtre ; j’étais ce gardien du temple de cette vie que nous avons abandonné par lâcheté ou tout simplement par peur ou crasse ignorance. J’étais le « Miroir » qui te renvoyait ta propre image, tes mélancolies, tes exiles et tes propres rêves. J’étais tout ce que tu as voulu être, tout ce que tu n’as pas voulu ou pu être. Ton Ame Africaine bien triste, bien évidemment. J’étais ton Autre, l’être diaphane qui te connait depuis le commencement du temps ; ton autre que tu as du rencontrer dans d’autre existences, d’autres Vies.
Voilà, je te le dis, en ce jour béni de Dieu, c’était le baiser de Juda que tu venais apposer sur mon front
C’était les noces de ma mort que tu venais célébrer et je me suis donné en offrande sur l’autel de ta nouvelle (re)naissance. 

Je devais mourir dans cette vie comme je suis déjà mort durant les anciennes vies sans parvenir à reconquérir notre Ame errante et déchirée depuis la nuit des temps. Oui, nous sommes une seule Ame, tu le sauras un jour, ici ou dans une autre vie.
 Que la volonté de Dieu soit faite et ainsi soit-il. Nous nous sommes encore une fois ratés pour une énième fois, une énième vie.

A bientôt dans une autre Vie, incarné, peut-être, en un ange échappé de l’enfer des Hommes, en un acacia sur les terres brulés de l’erg occidental, en une étincelante mémoire incrustée dans l’amnésie du Monde,  en une goutte d’eau perlant sur cet olivier austère des monts de Chenoua, en un vol d’oiseau hymne à la vie palpitante et la liberté d’Etre, en ce mouvement immuable de l’univers, en cette Ame vagabonde qui reviendra et te reconnaitra par-delà les temps et les lieux.

A bientôt, je reviendrai…….