Décembres!


Les années s’égrènent et se rassemblent pour nous rapprocher, chaque jour un peu plus, de notre propre et inéluctable finitude. Voilà, les choses sont ainsi faites depuis la nuit des temps et je ne pourrai malheureusement rien y changer.

En ce mois de décembre de l’an de grâce 2022, je me surprends à détester tous les « décembres » que j’ai eu à vivre car ils ont toujours donné le « tempo » de ce qui vient de finir et de ce qui va débuter pour finir, un jour, dans les rets de l’oubli et de la nostalgie des jours qui fuient.

Et alors faut-il s’en inquiéter outre mesure ?

J’imagine que tu dois aussi souffrir du même poids du temps qui passe. Que tu dois avoir quelques soucis d’existence et quelques cheveux blancs. Rassure-toi, j’ai complètement blanchi avant l’heure et cela ne m’indispose pas du tout.

Ce qui qui m’écrase et me trouble, en revanche, c’est cette interminable attente de ce qui ne viendra peut-être jamais : revoir et remplir mon regard des traits de ton visage à la beauté triste et tragique à l’image de notre pays perdu qu’est Cherchell ! C’est certainement le caractère fugace de nos rencontres qui donne à notre vie tout le mystérieux charme sans lequel elle n’aurait eu aucun intérêt notable. C’est peut-être, aussi, le risque de l’impériale séparation qui la rend si belle ! Il faut dire que la vie avec toi a été plus une suite d’absences, sans cesse renouvelées, que des présences réellement assumées. Que tes incessants départs n’étaient et ne sont que des perpétuels retours inversés, qui reproduisent à l’infini nos souffrances et nos déchirements.

Ensemble, nous avons appris à vivre de l’autre côté invisible et subtile du monde. A douter de nos sens ! Nous avons appris à transfigurer notre vie de somptueux vols de papillons, de belles oasis abandonnées, de romantiques chemins forestiers, de beaux regards paisibles et résignés d’enfants, de tragiques couchers de soleils, d’enivrants crépuscules et d’éboulis d’étoiles sahariens. Nous avons désappris le monde des sens et sublimer ce bonheur, le vrai, qui ne tient absolument à rien !

Mais que faire de cette solitude abyssale et de l’immense chagrin qui m’étreignent et m’écrasent de leurs poids au point de briser mon âme ? La nôtre, je voulais dire. Que faire de cet Amour qui s’obstine à résister et à survivre au temps ? Que faire pour rompre avec cette traversée du désert sans pause oasienne ? Autant de questions taraudent ainsi mon esprit au moment où, dans un autre bus et un autre temps, je traverse les grandes étendues ingrates et austères de Hamraia de retour d’El Oued, notre autre second pays natal !

Au loin la palmeraie, signe de vie et de paix, vite rattrapée par la rocaille, les espaces steppiques et les cordons dunaires arides comme l’est notre âme, à deux, orpheline de nos présences.

Je ne sais où je vais ni vers quelle destinée je marche inexorablement. Suis-je en train de tomber tout simplement vers un autre monde mystérieux, un autre état d’être, entrainé vers ce « trou noir » de ton âme qui m’aspire vers les tréfonds d’un monde blessé ? Suis-je sur le chemin du vrai Amour par lequel toutes les souffrances du monde arrivent ? Suis-je en route vers mon âme, la nôtre je voulais dire ?

Elias Loundja

Sur la route d’El Oued vers Boussaâda, le 7 décembre 2022