L’Amour au temps du Corona

 

Ce voyage à travers les sables et les cailloux calcinées de l’Erg oriental du côté d’El Oued n’aura pas été un simple pèlerinage récréatif pour les deux vieux que l’on était, en quête de nos Ames perdues, mais une déchirure temporelle totalement coupée du monde extérieur et des regards des autres bien-pensants.

Il est, dans son essence, un voyage symbolique profond qui, comme le fleuve « Igharghar » fossilisé, s'écoule inéluctablement vers notre propre et inéluctable anéantissement après avoir irrigué tant d’oasis et de Ksars pour finir dans les Chotts du néant. A l’orée de nos 65 ans, Moi-même et S. sommes revenus vers ces contrées, en cet an de grâce de 2021, fuyant l’hécatombe de la pandémie du Corona qui sévissait dans nord du pays.

Nous sommes désormais deux vieux affaissés dont les corps exhalent l'odeur rance de la vieillesse, les os fragiles, prêts à se briser au moindre étreinte ou mouvement brusque, et les peaux tachées portant les empreintes et le poids du temps qui nous érodent. Mais en notre fort intérieur, nos âmes brulaient comme au temps de nos vingt ans, accrochés à nos Amours aussi candides qu’impossibles !

L'amour, dans cet instant exceptionnel était nu, totalement dépouillé de toutes les illusions de la beauté corporelle éphémère et de l’ardeur juvénile ardente qui aveugle les regards, pour se tenir nu, décharné, pitoyable, mais en même temps dur, fière et obstiné face à la mort absolue et au néant qui l'attend au tournant. Dans cet isolement désertique oppressant entre les ergs et les regs calcinés par l’impitoyable Dieu solaire, nous découvrons tardivement, après avoir perdu toute une vie, que le véritable amour n'est pas cet élan aveugle et stupide des jours de jeunesse, ni la passion qui embrase les corps et fait voler les cœurs dans les airs, mais cette acceptation calme, triste et profonde de la dégénérescence de l'autre.

Il était autre chose

L'amour, c'est la capacité extraordinaire de s'accrocher à une main qui tremble violemment, une main pleine de taches brunes de vieillesse et de veines bleues saillantes, et de continuer à regarder des yeux enfoncés dans les rides d'un visage affaissé sans ressentir la moindre once de dégoût, de peur ou de regret pour le train rapide de la vie qui est passé. C'est une reddition mutuelle à la ruine du corps en échange de la préservation de l'étincelle de l'âme qui refuse de s'éteindre. Mais le monde extérieur, le monde des villes, des ports, des enfants et de la société, refuse catégoriquement cette folie affective dans l'automne avancé de la vie. La société, rigide dans ses moralités fausses et hypocrites, dans son piétisme, ne pardonne jamais à des vieux, comme nous, de vivre leur passion, mais exige qu'ils se replient dans leurs chambres sombres et meurent en silence et avec la dignité qui sied, considérant toute tentative de vivre après un certain âge comme une transgression monstrueuse de la nature et une atteinte grave à la pudeur publique.

Mais bientôt, nous devrions retourner vers ces villes pétrifiées par la peur du virus « couronné ». Et nous réalisions, avec une angoisse étouffante, que ce retour signifierait aussi notre retour immédiat au bagne de la société et à sa honte impitoyable. Il nous faudrait affronter les regards méprisants de nos propres enfants, de nos connaissances, peut-être même de certains imams de la ville, qui verraient dans notre relation un scandale, une transgression, une profanation aux yeux des bien-pensants. Que faire alors ?

Rester!!

Rester et nous oublier dans cette oasis, dans ce coin perdu du monde oublié des hommes. Nous fondre dans l’anonymat des humbles journées oasiennes, celles dont le bonheur ne tient parfois qu’à quelques miracles arrachés au désert.

Ne plus nous retourner.

Ne plus retourner vers nos origines urbaines, vers ces villes devenues maléfiques à nos yeux.

S. et moi avions choisi, de notre plein gré et en toute liberté, de nous retrancher du monde. Nous nous sommes imposés une quarantaine volontaire, loin d’une société qui voyait dans notre amour, à cet âge avancé, un scandale moral peut-être plus grand et plus dangereux que toutes les fièvres coronales qui fauchaient alors les vies dans les rues.

Nous nous sommes fondus dans ces sables Garamantes et sous ces soleils brûlants, jusqu’à devenir presque une part de leur immensité.

Et nous étions contaminés.

Mais contaminés par notre propre maladie.

La maladie de l’amour.

Une maladie qui avait résisté aux caprices du temps, à l’inéluctabilité de la mort et à la cruauté de l’attente. Une maladie dont nous refusions catégoriquement de guérir, dont nous ne voulions ni renier les symptômes ni demander le pardon, quel qu’en fût le prix, quel qu’en fût le coût en exil, en solitude et en marginalisation.

Au plus profond de nos âmes, nous finissions par comprendre que cet amour nous plaçait nus devant un miroir.

Un miroir qui ne reflétait plus seulement nos visages vieillissants, mais nos pires peurs humaines, celles que nous avions enfouies pendant toute une vie dans les recoins les plus obscurs de notre inconscient.

La grande peur de la vieillesse.

La peur de la déchéance du corps.

La peur de l’effondrement lent, silencieux et douloureux.

La peur de perdre notre dignité humaine devant le miroir impitoyable du temps.

Et, plus terrible encore, la peur d’une longue attente qui dévore les existences, jusqu’à nous réduire à de simples souvenirs ternes, embarrassants ou gênants dans la mémoire des autres.

Alors, l’amour, dans son essence et dans son secret le plus profond, est-il véritablement le salut contre l’horreur de l’existence et son isolement mortel ?

Ou n’est-il, lui aussi, qu’une sorte de Corona spirituel que nous choisissons volontairement et en toute conscience de contracter, pour oublier — ne serait-ce qu’un bref instant, au crépuscule de notre vie — que nous sommes tous, sans exception, des « cadavres » en sursis ?

 


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