Autodafé de nos serments


 Le sentiment reste diffus et insaisissable. Je me sens comme suspendu flottant entre ciel et terre, un sentiment que les déracinés connaissent si bien. Un déracinement liés plus à la perte du lien ombilical à la terre promise qu'a l'absence d'un pays d'enracinement. La Terre, la notre, celle du petit peuple et des petits gens, des petits espoirs et des bonheurs simplifiés voire de certains renoncements qui font que la Vie ait un sens. La terre, la notre, celle qui vous rattache aux ressorts essentiels de la vie et qui pave vos pas, hésitants, sur les sentiers d'une vie devenue étrangère à nos yeux.

Ainsi, je me sens suspendu démuni et atrophié de ceux que l'on aime parce que la vie est ainsi faite de renoncements. Comme si le fait de renoncer pouvait vous faire accéder à des perspectives beaucoup plus clémentes, du moins beaucoup plus acceptables du point de vue de notre fragilité objective d'humain.

Je suis encore une fois de plus revenu sur El Oued, notre terre à nous deux, notre « Chez nous », espérant retrouver le sens perdu, la raison de notre inexistence et nos absences sans cesse recommencées. Encore une vaine tentative de restaurer notre âme éplorée.

Pourquoi nos vies et nos âmes sont-elles ainsi éparpillées, ici et là, dans le temps et dans l'espace ? Sans ancrage comme si nous étions des apatrides, sans horizons comme si nous étions une promesse sans lendemain.

Sommes nous damnés et condamnés à l'errance ? Quelle est cette destinée qui est la notre ?.Quels apprentissages tirer de cette insondable « souffrance » de ne pas pouvoir se voir ni de panser nos blessures béantes ?

Oui, je le sais, la vie est ainsi faite. Chacun est allé de son coté vivre sa vie en désertant notre Vie, à nous deux. J'en suis conscient, nous sommes humains et mortels. Nous sommes trop éphémères et trop fragiles pour réclamer l’absolu. Et notre problème, c'est cette quête d'absolu que le bon Dieu a insufflé dans notre âme à nous deux.

J'en suis conscient nous ne sommes pas destinés à fonder une famille. Notre perspective se situe bien delà de cet horizon. Lequel ? Oui, nous nous aimons éperdument ! Mais que faire de cet amour sans ancrage dans la terre ? Que faire de notre belle et singulière aventure humaine qui ferait pâlir de jalousie les plus mythiques des couples de l'univers ?

Je ne sais que faire ni dire. Ce sont là autant de questions qui taraudent mon esprit. Je t'ai fait le « serment » de ne jamais t'oublier, de donner un sens à notre vie, d'entretenir et de cultiver nos absences et nos espérances. Tu les retrouveras, comme la dernière fois, intacts pour le bonheur de nos enfants et de notre descendance.

" Éblouis par nos propres brûlures. Nous nous proclamons lumières. Et feux ardents.Tandis que nous nous immolons. Dans l’autodafé de nos serments .

Tu restes à porté de mes cils comme si tu n'es jamais partie, comme si tu faisais partie de l'ordonnancement naturel de l'univers à l'instar de ces palmeraies et de cet erg oriental dont je contemple la beauté tragique en ce moment du 5 octobre de l'an de grâce 2021.

Deux lieux me rappellent que le bonheur a existé pour moi. Ici même à El Oued et le Chenoua, là ou repose ta défunte maman.

Tu excuseras mon entêtement mais je suis dans l'incapacité d'user du plus souverain des dons : l'oubli.

Maintenant, je le sais, tu ne sera jamais à moi ce qui n'est pas grave. Je n’exigerai pas grand-chose des années à venir. J’essayerai d’être en paix avec moi-même et indulgent avec ce qui me frappe.

« Il est des choses qui nous dépassent. Les contester ne nous mènerait nulle part. Les traquer nous perdrait à jamais. Il faut mettre une croix sur ce qui est fini si l’on veut se réinventer ailleurs ».

Je partirai probablement de ce monde sans te rencontrer mais je ne serai jamais malheureux bien au contraire. Je remercie les cieux de m’avoir permis de te rencontrer car, outre le bonheur que tu m'as procuré, cela m'a transformé intérieurement. A présent, je regarde le monde et l’univers au travers de notre âme et à l'aune du plus tragique des amours, le « Notre » qui ressemble comme deux gouttes d'eau à celui de Joubran Khalil Joubran et de Mey Zeyeda. Un monde que je regarde autrement associé, toujours, à ta silhouette diaphane au visage d'ange déchu.

Un de ces jours je partirais l’âme estropiée mais apaisée. « En vérité, je le sais, on ne perd jamais tout à fait ceux que l’on a aimé », y compris l’espace d’un rêve, puisque « le rêve survit à sa faillite comme survivra à mes silences définitifs » mes écrits sur ce blog. Je serai cette "demi âme" qui viendra, dans ce mouvement séculaire des astres et de l'univers, restaurer notre âme unique de laquelle nous avons toujours vécu nonobstant les vicissitudes de cette vie et l'adversité des lieux et du temps.

Ainsi soit-il ! Que la volonté de Dieu soit faite.

 

Elias Loundja, le 06 octobre 2021