Ain Sefra, le come-back
J’étais une immense boule de douleur et une montagne de chagrin entrain d’accompagner ta dernière chevauchée du désert, sans que je ne puisse crier à la face du Monde que tu étais mon aimée, mon épouse, ma raison d’exister. En ce jour, j’étais un mélange de lâcheté, de résignation, de honte et de folie.
Allais-je m’élancer vers le « Taleb », venu prononcer quelques mots funèbres, et lui dire que celle ou celui qui dormait dans le linceul immaculé n’était autre qu’une partie de Moi ; une femme habillée en homme, un homme habité par une femme, une Musulmane venue de la Russie profonde pour s’éprendre du nomade arabe que j’étais. Dire aussi à ces hommes rassemblés autour de cette béance préparée pour te recevoir, que tu étais mon Ami Mahmoud et mon Aimée Isabelle ?
Lui dire que nous nous connaissions depuis la genèse du Monde. Que nous étions la même Âme dont vous ensevelissiez la moitié. Que nous étions le même être qui fumait la même cigarette allongée sur les dunes d’El Oued, que nous étions la même nostalgie des aurores en flammes du Sahara, que nous étions cet insondable Amour nomade qui s’abreuve aux sources célestes.
Que Dieu me pardonne toute ma lâcheté d’être ici en spectateur de cet Amour que l’on emporte dans l’autre Monde, celui de la Vérité, sans en assumer l’existence aux yeux des vivants. Que Dieu abrège cette souffrance qui m’étreint en ce jour pluvieux mais, paradoxalement, empreint de sérénité. Que cette terre des monts de Ksour en soit le témoin de ce qu’en dépit de ma faiblesse, je n’ai aimé que toi, l’anarchiste venue du fin fond de la Russie dont l’Âme Soufi n’a pas cessé, depuis, de m’éblouir
J’ai lu la « Fatiha » sur ton Âme sacrée comme tous ces hommes de bonne Foi, j’ai jeté l’ultime motte de terre sur ta sépulture, la mienne je voulais dire, et je t’ai laissée seule à l’Å“uvre du temps et du reg calciné d’Ain Sefra.
Aujourd’hui, plus d’un siècle après, mon âme réincarnée est revenue ici même sur ta tombe pour te dire l’ineffable face à notre tragique destinée d’Ame errante en quête d’unité. Au passage j’ai remarqué qu’ils avaient écrit sur ton épitaphe tombale « Ici repose, Si Mahmoud, Isabelle Eberhardt Epouse Slimane Elhenni, morte à 27 ans à la catastrophe de Ain Sefra, 21 Octobre 1904 ».
Drôle est cette assertion, toi que je porte encore en mon sein en ce jour de grâce de l'an 2020.
